Atelier Tayou ‘Explosition’

À la demande de leur professeur, les étudiants de l’Atelier Tayou de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Art de Paris sont invités à réaliser un exercice hors les murs à GALLERIA CONTINUA / Les Moulins. Son objectif : créer des œuvres in situ dialoguant de manière pertinente avec le site et l’histoire du Moulin de Sainte-Marie. Pour la première fois, le bâtiment A est ouvert au public sur toute sa longueur et laisse découvrir une architecture industrielle à l’identité très forte. Le parti pris des étudiants est celui d’une « Explosition » qui contredit la linéarité du bâtiment et propose une progression dans l’espace plus baroque - accidentée et surprenante.

Marine Bikard : Espaces cachés, espaces ouverts, 2016, Photo : Oak Taylor-Smith
© Marine Bikard

La déambulation s’ouvre sur un stop-motion de Marine Bikard constitué d’une succession de dessins au graphite. A la limite de l’automatisme, la jeune artiste se laisse aller dans le plaisir des formes qui naissent et se défont, résiste à la tentation de la figuration pour demeurer dans l’imaginaire et offrir au regardeur un support à son propre imaginaire. On retrouve ce travail de la main dans son installation de gravures et de filigranes. Espaces cachés, espaces ouverts, tout en faisant référence à l’activité passée du lieu, présentent des vues de Sainte-Marie sur lesquelles des écrans blancs ont été apposés, obstruant ainsi une partie de l’image, mise en abyme délicate de la disparition d’une activité, d’une histoire qui ne se rejouera pas.

Suni Prisco : Migrations, 2016, Photo : Oak Taylor-Smith
© Suni Prisco

Suni Prisco en revanche pose son regard sur l’histoire en cours et les changements d’état qu’elle entraîne, ces Migrations de sens et de lieux, comme des glissements métonymiques. Un vol d’étourneaux se déploie sur un solide suspendu, et comme prisonnier de ses bordures, ne trouve jamais le repos. Des tapis évoquent la maison et l’intime tandis que des fils de laine dessinent des portes ouvrant sur le vide. Une lourde couverture abandonnée, tressée dans une corde revêche, passe du statut d’objet de réconfort à celui d’instrument de torture. Cette installation dessine un habitat plein d’une présence absente et semble donner forme à un souvenir « net et précis, mais sans intérieur et sans vie »1.

Malena Robin : Odradek, forme des choses oubliées, vestiges du négligé, mémoire du presque insignifiant, 2016, Photo : Oak Taylor-Smith
© Malena Robin

C’est à cet intérieur abandonné que s’intéresse Malena Robin en construisant des ruines autour d’éléments en béton abandonnés. Ces architectures couvertes de collages de matériaux pauvres fonctionnent comme un palimpseste et évoquent les différentes peaux des murs et des bâtiments du lieu. Avec Eruption Spontanée, Laure Barillé questionne nos modes de vie liés à l’industrie et les risques qui y sont liés. Ce champignon atomique de coton tantôt menaçant, tantôt fascinant, porte dans ses fumerolles des éléments organiques fluorescents. Débris humains ou organes mutants, catastrophe naturelle ou humaine ? Il est bel et bien question d’une transition, l’œuvre ne dit cependant pas si elle sera positive ou négative.

Alexander Raczka : Carte VI & Carte VIII, 2016, Photo : Oak Taylor-Smith
© Alexander Raczka

Alexander Claude Raczka s’interroge également sur l’état du monde et peint des planisphères qui illustrent de manière critique les échanges et mouvements (humains, commerciaux, de capitaux...) entre les continents. Import Export figurant un porc est particulièrement explicite. Suspendues à l’étage du bâtiment, elles figurent les menacent qui planent sur nos têtes mais s’apparentent également à des banderoles révolutionnaires.

Charlie Jouan : Italo, 2016, (centre) Photo : Oak Taylor-Smith
© Charlie Jouan

Les pièces de Charlie Jouan et Théophile Stern dont l’association évoque un hortus conclusus reportent l’attention du visiteur sur l’architecture. Les arches immaculées de Caligari, clin d’œil aux architectures chancelantes et expressionnistes du cabinet du célèbre docteur, dialoguent avec les modules orthogonaux créés par les IPN. Les délicates voûtes de tissu perturbent l’espace de cette cathédrale de béton et d’acier et invitent le visiteur à déambuler parmi elles. Sur le chemin, il découvre Italo, une sculpture cinétique constituée d’une tour calcaire autour de laquelle tournent des cabanes flottantes. Réalisée avec des matériaux trouvés sur le site et produisant un mouvement circulaire, cette pièce est une image poétisée du Moulin de Sainte-Marie.

Charles le Hyaric : Sur les épaules du Monde, 2016, Photo : Oak Taylor-Smith
© Charles le Hyaric

Théophile Stern : Caligari, 2016, Photo : Oak Taylor-Smith
© Théophile Stern

A l’idée du jardin et de l’espace clôt répond Sur les épaules du Monde de Charles le Hyaric, un étrange rocher hérissé de branches et constellé de roches dorées. La puissance de l’objet est contrebalancée par la possibilité de s’y lover, d’entrer comme pour chercher refuge, littéralement s’enterrer, à la manière du héros de Patrick Süskind dans Le Parfum.

Douze coups sont ponctuellement frappés, instaurant une durée artificielle dans le continuum temporel de la grotte et de la nature. Cette installation marque l’entrée dans un espace d’exposition plus privé où le plafond vient à nouveau l’isoler de l’étage.

Kokou Ferdinand Makouvia : Twenty-eight minutes inside, 2016, Photo : Oak Taylor-Smith
© Kokou Ferdinand Makouvia

L’idée de renaissance est également présente dans le travail de Kokou Ferdinand Makouvia. Avec sa performance 28 minutes inside qui le fait passer de l’état de chenille de caoutchouc à celui d’un homme nouveau - un cyborg ? - il propose une image positive du futur de l’humanité.

À une échelle plus grande, Victoire Kammermann invite avec Hors-cadre le regardeur à se pencher sur l’intimité de sa pratique picturale et sur les coulures et éclaboussures qui ornent le sol suite à la réalisation d’une toile.

Nicolas Dol réalise quant à lui des autoportraits vocaux, modules de bois en trois dimensions, intitulés Je suis. Il approfondit ses recherches sur l’identité avec les photographies Nous étions, images de Photomaton soumises à trois actions de la Verb List de Richard Serra.

Naomi Lulendo : Surface & Cosmique, 2016, Photo : Oak Taylor-Smith
© Naomi Lulendo

Nicolas Dol : Je suis & Nous étions, 2016, Photo : Oak Taylor-Smith
© Nicolas Dol

Naomi Lulendo emmène le visiteur dans son univers, fantasmé, entre nature et abstraction, confrontant les perspectives artificielles de l’habitat à la sensualité des horizons. Le Plexiglas répond à la céramique, le sable noir à l’acrylique pour générer une narration sensible et subjective.

La narration est justement au cœur du travail de Benoît Porta qui, dans le cadre de sa performance Nomade, a effectué une marche de la Porte de Bagnolet à Boissy-le-Châtel. Sa vidéo révèle la progressive transition entre espaces urbain et rural, à travers la transformation visuelle du paysage mais également celle de la bande son, avec la disparition progressive des bruits de la ville et l’arrivée des chants des oiseaux. Prés emportés, acte I et II, ces formes géométriques au sol réalisées avec un mélange de chlorophylle et de sucre, répondent aux formes tondues dans les parterres à l’extérieur du bâtiment, créant un lien nouveau entre nature et industrie.

Gaëlle Sidawy présente à l’extérieur dans le jardin clôt ses Vestiges, images des sols du site – béton, carrelage, graviers – qui fonctionnent comme des empreintes digitales du lieu tant leurs craquelures, reliefs et aspérités constituent le récit de sa vie passée. En isolant ces motifs et en les standardisant au format d’une feuille de résine blanche, Gaëlle en fait des tableaux d’histoire.

Alexandre Korzeniovski : Av., 2016, Photo : Oak Taylor-Smith
© Alexandre Korzeniovski

Sur la terrasse, Alexandre Korzeniovski réalise des constructions faites de bois et de cadres récupérés, intitulées Av.. Chacun ouvre sur une vue particulière de l’installation et du lieu, cadrant ainsi des paysages vivants. Le jeune artiste fait de ces frêles architectures des cabinets de curiosité en plaçant à l’intérieur des éléments trouvés sur le site, soumettant ainsi aux yeux des visiteurs ces petits rien pourtant emplis de magie et indices d’une histoire à reconstruire.

Aurélie Tiffreau

1. Henri Bergson, L’énergie spirituelle, 1919. ↩︎

Infos pratiques

Exposition présentée à GALLERIA CONTINUA / Les Moulins, Boissy-le-Châtel

  • Commissaire : Aurélie Tiffreau

À télécharger :

Les artistes


Exhibition view ‘Explosition’, GALLERIA CONTINUA / Les Moulins, France, 2016.
Courtesy the artist and GALLERIA CONTINUA, San Gimignano / Beijing / Les Moulins / Habana