Liber Numericus

Nemanja Nikolic : Panic Book, 2013-2015
© Nemanja Nikolic

Qui remportera la bataille opposant le livre à la tablette, ou plus largement le livre au numérique ? Cette interrogation, ainsi que la prédiction de la disparition du livre, relève avant tout du fantasme. Comme le révèlent les auteurs, artistes et éditeurs contemporains invités dans le cadre de l’exposition Liber Numericus, le numérique constitue avant tout un défi à relever pour le livre car il nécessite de nouvelles façons de le concevoir.

Liber Numericus se propose d'offrir un instantané de la période de transition que nous vivons, en explorant les mutations des représentations du livre, tant en littérature que dans les arts plastiques. Les œuvres présentées sont à l’image de nos pratiques quotidiennes de lecture, entre livre et écran, mais aussi à la croisée de deux imaginaires : celui du livre et celui du numérique. La vidéo Panic Book de Nemanja Nikolic illustre précisément cette dualité entre papier et écran. Composée d’une succession de dessins figurant des scènes de panique issues de films d’Hitchcock et réalisés sur des pages de livres traitant de la pensée politique et philosophique du socialisme yougoslave, elle offre une relecture contemporaine de l’héritage du socialisme de Tito. Le livre est la métaphore d’une pensée politique oppressive: outil de communication voire de propagande, sa dangerosité est mise en avant par la fuite des personnages, fuite rendue encore plus palpable par la vidéo. Le numérique permet ici une représentation du livre, véritable acteur de l’histoire qui se joue.

Chapitre 1 : Les représentations du livre en contexte numérique et du numérique dans le livre

Jesse England : E-book Backup
© Jesse England

La majorité des liseuses et tablettes propose de « tourner » de manière tactile les pages à l’écran, comme le ferait le lecteur avec un livre. Cette action mimétique qui peut paraître absurde en contexte numérique, souligne l’impossibilité dans notre pratique actuelle de la lecture de rompre totalement avec l’objet connu et rassurant qu’est le livre. Ainsi le livre — sa forme, sa symbolique — s’immisce dans les oeuvres numériques. C’est le cas de l’application Sherlock Holmes et la bande mouchetée réalisée par la société de production Byook. Véritable simulation de vieux carnets à spirales, elle présente un effet de feuilletage, reproduit la texture du papier jauni et son bruissement lorsque le lecteur passe d’une page à l’autre. Les œuvres hypermédiatiques d’Andy Campbell fonctionnent sur un principe similaire. Inside: a Journal of Dreams propose le récit onirique d’un vieil homme en proie à une fuite de gaz dont les rêves sont de plus en plus délirants. Afin de naviguer dans l’histoire, l’internaute doit manipuler un livre qui peut être feuilleté, retourné, ouvert, fermé. Il reprend les caractéristiques d’un livre papier mais s’anime cependant sous les clics du lecteur, soulignant ainsi sa qualité d’oeuvre numérique. Le livre n’est ici qu’une image, une simulation, le fruit d’un code informatique.

La représentation du livre dans le contexte numérique est donc omniprésente. Mais l’inverse est également vrai puisque nombre d’ouvrages sont hantés par le numérique et le thématisent, le représentent ou l’imitent. Ainsi, il est désormais commun de trouver des blogs littéraires et des sites édités comme ceux d’Eric Chevillard (L’autofictif) ou François Bon (Tumulte). Le Décodeur, roman étonnant et espiègle de Guy Tournaye, offre quant à lui la description d’un site Web. L’ouvrage de Jesse England E-book Backup constitue une copie de sauvegarde imprimée de la version numérique du roman de George Orwell 1984 en cours de lecture sur la liseuse Kindle de l’artiste. Dans un même mouvement, la collection, Follow me, collecting images today de Jean Boîte Éditions invite un panorama de collectionneurs d’images en ligne à déployer dans des livres leur pratique compulsive et pixélisée. Naissent alors des ouvrages incongrus et déjantés comme The Nine Eyes of Google Street View, de Jon Rafman, dans lequel l’artiste arpente derrière son écran les rues du monde libre à travers l’œil de Google et capture des images qui oscillent entre onirisme et photojournalisme.

Chapitre 2 : Le livre comme matériau

Le livre comme matériau plastique et formel fascine les artistes qui l’utilisent constamment dans leurs créations, notamment pour sa dimension symbolique de source de savoir et de connaissance.

Kyle Bean : The Future of Books, 2008
© Kyle Bean

Ainsi Kyle Bean sculpte un livre pour y placer un clavier et un écran réalisant un ordinateur d’encre et de papier. Cet objet hybride possède la sensualité du livre, objet hérité du passé - son odeur d’encre et de colle, le velouté du papier - et prend simultanément la forme d’un ordinateur, objet par essence tourné vers le futur. The Future of Books souligne ainsi la capacité du livre et du numérique à cohabiter, voire à se compléter. De manière plus high tech, Airan Kang réalise des « Hyper Book », livres de résine colorée et éclairés de leds, sur la tranche desquels défile le texte de Luis de Gongora : Angelica and Medoro. Cette sculpture présente un livre figé, à jamais fermé mais dont le contenu reste tout de même accessible au lecteur comme au regardeur. Le mode de lecture proposé par le défilement du texte peut-être considéré comme une stratégie permettant à la culture d’infiltrer les modes de communication actuels. En s’emparant de l’esthétique et de la forme des textes publicitaires, cette sculpture se mue en leurre destiné à capter l’attention d’individus quotidiennement soumis aux stimuli de notre société de consommation. Avec Googolplex stack, le collectif Various Artists introduit une forme de frustration puisque le contenu de la colonne de livres est inaccessible au public. Ils renferment un poème rédigé par Lima Drib et Innumerat Roselare, écrit dans un langage conceptuel composé à partir des chiffres et des nombres présents dans les diverses strates de notre société. Le titre de l’œuvre fait référence à « Google » et au nombre gogolplex, soulignant ainsi la quantité quasi infinie de données numériques mises à disposition par le moteur de recherche… mais aussi par les livres !

Airan Kang : Hyper Book, “Angelica and Medoro” by Luis de Gongora, 2008
© Airan Kang

VARIOUS ARTISTS : Googolplex stack, 2015
© VARIOUS ARTISTS

Les artistes plasticiens contemporains sont donc très au fait des questionnements concernant le futur du livre, mais également des enjeux liés à sa nécessaire évolution. Si le livre est toujours présent dans ces oeuvres, il est transcendé par un élément relevant du numérique au sens large (ordinateur, bandeau défilant à leds, lignes de code poétiques…) annonçant l’avènement d’une nouvelle génération d’ouvrages, connectés.

Chapitre 3 : Le livre connecté

Waldek Wegrzyn : Electrolibrary
© Anna Lorenc et Krzysztof Szewczyk

Divers dispositifs dialogiques apparaissent où livre et numérique s’interconnectent pour engendrer des créations dans lesquelles les potentialités du livre papier se voient démultipliées. Pour découvrir leurs contenus, le lecteur doit parcourir le livre et l’écran en naviguant entre textes, sons, images et hyperliens. Une relation d’interdépendance s’instaure alors et développe des supports narratifs inédits, résolument hybrides. Ainsi, Anarchive 6, la première monographie consacrée à Masaki Fujihata, donne accès à l'ensemble de son œuvre. Un livre d'un genre nouveau rassemble des textes de l'artiste et des essais qui éclairent les enjeux majeurs de cette œuvre expérimentale. Un livre physique et des données numériques sont ainsi connectés, grâce à une application de réalité augmentée permettant de lire, à travers les images du livre, des vidéos et des réalisations en 3D. Waldek Węgrzyn s’intéresse lui aussi à des dispositifs duels impliquant des livres littéralement branchés. Mêlant éléments techniques, conception graphique, électronique, programmation, impression et travail de reliure, Electrolibrary propose un livre de 32 pages et un site Web : elektrobiblioteka.net. Chacun peut être parcouru indépendamment, mais le livre est muni d'une interface USB intégrée qui lui permet d'être connecté à l'ordinateur. En tournant ses pages, le lecteur est en mesure de naviguer sur le site et des capteurs tactiles présents dans les illustrations lui permettent d'activer des animations supplémentaires. Les Éditions volumiques expérimentent également de telles modifications génétique du livre, en le connectant, en lui intégrant des capteurs, ou en utilisant toute une batterie de technologies pour l’augmenter : du livre qui tourne ses pages tout seul à ceux qui se lisent à l’aide d’un smartphone. Ces éditions se présentent comme “un studio d’invention, de conception et de développement de nouveaux types de livres, de jeux et de jouets, basés sur la mise en relation du tangible et du numérique”. Mais au delà d’une simple “mise en relation”, l’hybridation entre le livre et le numérique engendre parfois une véritable fusion et donne naissance à des objets, oeuvres ou installations uniques, en dehors des catégories ou définitions classiques.

Masaki Fujihata : Anarchives n°6, 2016
© Masaki Fujihata

Chapitre 4 : Quand livre et numérique fusionnent

Carole Brandon : La Princesse et son Mac, 2013-2016
© Carole Brandon

Le livre entretient une pluralité de relations avec le numérique. Ceux-ci s’entremêlent, s’interpénètrent jusqu’à opérer des fusions telles qu’il devient impossible de les distinguer. L’œuvre de Carole Brandon à ce titre est exemplaire puisqu’elle propose un conte, La Princesse et son Mac, écrit sur les réseaux sociaux Facebook et Pinterest, et qui, à l’occasion d’une performance, sera posté sur Storify et brodé en temps réel sur une tapisserie de trois lés de la longueur du mur Facebook. Les commentaires des internautes et des spectateurs seront intégrés à la tapisserie. Tout aussi adepte de la déconstruction et de la transformation des modèles narratifs et savants propres au livre, Florent Lagrange avec Documents: Open [Source]: Hearing, appelle à une archéologie de l’ars et de la technê. En fuite permanente face à l’automatisation des nouveaux médias, il conduit ses recherches en infiltrant des systèmes d’information pour rendre sa primeur à l’expérience. Sur les cimaises en livre ouvert, trois niveaux de lecture se superposent : le bois d’abord, puis les pages du manifeste Open Hearing ensuite et les objets qui en réchappent en bas reliefs, modélisés puis imprimés en trois dimensions. Dans cette installation plastique, la page et les écrits sont une matière, un support médiatique parmi d’autres. Le papier est enrichi d’objets, de lignes de code et autres QR codes. Il est à la fois remis dans un contexte technique qui le précède et le dépasse et intégré dans une installation qui ne nie pas sa pertinence contemporaine.

Florent Lagrange : Documents: Open [Source] Hearing, 2014
© Jean-Bastien Lagrange

En se plaçant au carrefour des pratiques artistiques, littéraires et médiatiques actuelles, il apparaît que la mise en relation du livre avec le numérique s’avère propice aux créations originales, résolument hybrides. Elles sont le miroir d’un moment historique où l’héritage du passé se voit augmenté des potentialités du futur pour engendrer une nouvelle évolution des supports et moyens de transmission du savoir et des récits : le Liber Numericus. Le livre est mort… Vive le livre !

Infos pratiques

Exposition présentée au Stereolux, Nantes

  • Commissaires : Anaïs Guilet, Soline Haudouin & Aurélie Tiffreau

À télécharger :

Les artistes