minimae

herman de vries* (1931, Alkmaar, Pays-Bas) et Benoît Pype (1985, Rouen, France) partagent une pratique artistique tournée vers l’ordinaire.

Tandis que le premier dédie ses recherches à la nature — qu’il présente dans sa majesté sans y apposer de geste artistique — le second observe les formes et matériaux de son quotidien et révèle leur qualités intrinsèques en les inscrivant dans le champ de la sculpture.

La matière vivante qui tantôt sèche, ondule, se courbe, renvoie la lumière ou dégage un parfum raffiné se révèle particulièrement riche d’expériences. herman de vries et Benoît Pype proposent donc, dans un geste sculptural minime, une discussion avec ces manifestations lentes et subtiles et par-là même, une révélation de leur poésie.

Non sans humour, les trois Béquilles de Benoît Pype offrent un soutient à des brins d’herbe fraîchement cueillis. Leur progressive rigidification en fait des œuvres évolutives, véritables works in progress, dont il ne nous sera donné à voir qu’une étape dans leur processus de désagrégation. Il en est de même pour la frêle goutte d’eau qui, délicatement déposée sur son socle, n’aura une durée de vie que de trois heures environ avant de totalement s’évaporer.

Benoît Pype : Béquilles, 2007
© Benoît Pype

Benoît Pype : Socle pour une goutte d'eau, 2010
© Benoît Pype

A l’inverse, face à cette sculpture de l’infime dont il faut s’approcher pour découvrir la beauté, l’œuvre d’herman de vries (44 livres de fleurs de lavande) se déploie dans tout l’espace en affirmant sa présence olfactive. L’artiste propose une expérience d’ordre phénoménologique puisqu’en arrivant dans le Corridor le spectateur éprouve l’œuvre avant même de la voir. La vue est évincée par l’odorat et c’est une reconnexion physique avec ce sens souvent délaissé qui est ici offerte. La découverte visuelle de la sculpture entraîne un second dessillement lorsqu’il apparaît que cette odeur envoûtante provient de très petites fleurs de lavande séchées.

L’aspect formel de la pièce, volontairement épuré puisqu’il s’agit d’un simple rectangle posé au sol, est révélateur de la volonté de l’artiste de ne pas mettre les éléments naturels en scène, de les présenter de la manière la plus objective possible, tels que l’on peut les trouver dans la nature. Qu’y aurait-il à ajouter à ces fleurs dont la présence est déjà tellement entêtante ?

herman de vries : 108 livres de fleurs de lavande, 1992, Jardin Botanique Royal, Edimbourg
© herman de vries

Les interventions de Benoît Pype, bien qu’elles soient en partie manufacturées, abondent dans ce sens. Ce ne sont pas des sculptures constituées d’éléments naturels qu’il donne à voir, mais bien les éléments et leur progressive transformation. Ainsi les Étagères spécifiques, petites plaquettes de chêne couvertes de plexiglas sur lesquelles sont déposées des feuilles de saule pleureur, sont disposées les unes au-dessus des autres sur le mur selon un espacement défini par la forme que prendront les feuilles une fois séchées. Ces étagères dont l’organisation systématique est déterminée par les végétaux, révèlent la variété des courbes des feuilles, pur résultat de l’aléatoire. Cette pièce de Benoît Pype illustre parfaitement le concept du same but different d’herman de vries : l’infinitude des facteurs naturels déterminants l’évolution des végétaux (ensoleillement, chaleur, vent, proximité d’autres espèces etc) est telle que les feuilles d’un même arbre croîtront toutes de manière unique.

Benoît Pype : Étagère spécifique, 2010
© Benoît Pype

Benoît Pype : Étagère spécifique, 2010
© Benoît Pype

Ces sculptures aux formes simples, parfois systématiques, réduisant au maximum l’expressivité de l’artiste ne sont pas sans évoquer une certaine abstraction géométrique. Mais elles se jouent de la rigueur de ce courant et le pervertissent en y ajoutant des éléments organiques. Il est possible de voir dans le tapis de lavande une rémanence des recherches qu’a menées herman de vries des années 1950 aux années 1970. Proche du groupe Zéro, il réalisait alors des œuvres (dessins, sculptures, collages, reliefs en bois…) régies par un système mathématique : les random objectivations. Ce système, remplaçant la main de l’artiste, déterminait l’emplacement de formes géométriques sur la surface ou dans l’espace. En reproduisant ainsi le fonctionnement du hasard, herman de vries donnait une image simplifiée des lois qui régissent l’ordre de la nature. Telle une toile, le sol du Corridor accueille non plus des formes abstraites mais des fleurs de lavande dont la disposition est régie par le hasard ultime, le hasard naturel.

herman de vries : v70-25b, 1970
© herman de vries

Benoît Pype quant à lui, avec ses petits volumes géométriques, blancs, inexpressifs et parfois répétitifs — tels des Object Spécifiques — semble opérer un détournement du minimalisme. Il est particulièrement flagrant avec Drop Stack, qui reproduit les célèbres œuvres de Donald Judd, mais à une échelle beaucoup plus grande et, fait non négligeable, en ajoutant une goutte d’eau entre chaque pile. Ce n’est plus l’épaisseur de la pile qui détermine l’espace entre chacune d’elle comme chez le père du minimalisme, mais l’emprise de la goutte d’eau entre deux d’entre elles.

Donald Judd : Stack, 1972
© Donald Judd

Par un geste artistique minimal, herman de vries et Benoît Pype attirent notre regard sur la matière naturelle et ses processus. L’aléatoire est partie intégrante des œuvres et vient contrebalancer avec humour leur apparente rigidité formelle, héritée d’une certaine histoire de l’art et de la sculpture. Telles une parenthèse dans nos vies trépidantes, ces pièces proposent une immersion dans une temporalité primordiale à laquelle nous appartenons, celle des phénomènes naturels, rappelant ainsi à notre mémoire notre dimension d’êtres physiques.

Les artistes

* herman de vries écrit sans majuscules depuis les années 1950 car il est opposé à toute forme de pensée hiérarchique. Ainsi conformément à son souhait, son nom ainsi que les titres de ses œuvres ne comportent pas de majuscules.