Benoît Pype

par Marion Alluchon, septembre 2012

Benoît Pype : Sculptures de fond de poche, 2011
© Benoît Pype

Petites sculptures n’excédant pas trois centimètres de haut : c’est par le bout d’une lorgnette que je découvrai le travail de Benoît Pype, à l’occasion du Salon de la Jeune Création en novembre dernier. Sur une planche de bois supportée par des tréteaux, une multitude de petites sculptures, appelées Sculptures de fond de poche, étaient sagement disposées. Réalisées à partir de fragments de matériaux divers et variés que l’artiste avait récoltés au fond de ses poches, ces sculptures fragiles pouvaient difficilement, du fait de leur petite taille, s’observer à l’œil nu. C’est pourquoi, si certaines d’entre elles avaient également été agrandies au moyen de la photographie, l’artiste avait mis sur la table, à la disposition du spectateur, des loupes, l’invitant à s’approcher et à se pencher pour pouvoir examiner à son aise ces objets d’une délicatesse infinie. (…)

Mais avant d’en venir à ces dernières installations, penchons-nous sur le parcours de ce jeune artiste, sorti des Beaux-arts de Montpellier puis de l’Ecole des Arts Décoratifs en 2011.

Benoît Pype : Autoportrait, 2009
© Benoît Pype

Encore imprégné des leçons reçues, c’est d’abord avec l’histoire de l’art que Pype choisit de converser. Avec l’humour d’un Robert Filliou, le jeune artiste joue sur les mots ou plutôt sur les associations d’idées et investit la notion de hasard et d’accident au sein même du processus créatif. Son Autoportrait (2008) reflète déjà bien l’esprit un tantinet moqueur de Pype. Se souvenant peut-être des mètres étalon de Marcel Duchamp (Trois stoppages étalon, 1913), il superpose, telles des étagères, des carrés de polystyrène blanc le long de tiges de bois, hautes de 192 cm, sa propre taille. Il cloue ensuite la sculpture souple au mur et la laisse choir anarchiquement sur le sol, confiant au hasard et aux lois de la pesanteur le soin de décider de la forme de l’œuvre.

Iconoclaste gentiment subversif, il transforme les tableaux abstraits de Mondrian en bande sonore pour boîte à musique. Si l’œuvre n’aurait peut-être pas déplu au maître de l’abstraction, tant celui-ci aimait la musique et tentait, à l’inverse, de faire résonner dans ces toiles des rythmes de jazz ou de boogie-woogie, ces célèbres peintures deviennent ici des « Greatest Hits » et l’œuvre entière, un multiple, déjouant à la fois la sacralité de l’œuvre moderne et le marché de l’art (Piet Mondrian Greatest Hits, 2011). (…)

Benoît Pype : Piet Mondrian Greatest Hits, 2011
© Benoît Pype

La dichotomie nature/culture, présente dans cette dernière pièce, est encore plus prégnante dans ses œuvres incorporant des fragments authentiquement naturels. (…) Pour Géographie transitoire (2011), les plans de capitales comme Tokyo, Paris ou Mexico, délicatement gravés dans les nervures de feuilles d’appartement finiront aussi, au fur et à mesure de la décomposition de la feuille, par se déformer et par disparaître. Ephémères, si elles ne sont pas réactivées, les œuvres de Pype vivent leur propre vie, indépendamment de leur créateur et s’épuisent lentement, jusqu’à complète disparition.

Benoît Pype : Géographie transitoire : Paris, 2011
© Benoît Pype

C’est à partir du même processus de prélèvement dans le monde réel que Pype réalise La Collection (2011). Ici, c’est un autre type de feuilles qu’il entreprend d’ajourer : celles du supplément économique du journal Le Monde, qu’il dit recevoir chez lui par hasard, sans s’y être jamais abonné. Repérant dans la trame du papier recyclé des traces quasi-imperceptibles d’anciens usages, il perfore les pages et prélève, à l’aide d’un outil à embout carré, ces reliquats d’une histoire passée. Suivant une typologie rigoureuse, les morceaux de papier sont ensuite classés et réordonnés par ensembles géométriques de taille variable sur une feuille de papier vierge. Si ce tableau, aux allures de tableau scientifique, rappelle la disposition en encarts et en colonnes des pages du journal, il présente également des affinités avec les compositions abstraites et mystiques des peintres de De Stilj. Indéchiffrables, ces signes évoquent un alphabet secret, hiéroglyphes d’une société soumise à la dictature des marchés financiers et dont le sens, souvent, nous échappe. Dans cette œuvre, la lenteur de l’entreprise de Pype prend le contre-pied de la vitesse à laquelle les flux financiers évoluent et c’est bien par inversion d’échelle que cette micro-archéologie du quotidien aborde des questions sociétales concernant l’économie mondiale, le traitement de l’information et la toute-puissance de la finance. (…)

Benoît Pype : La Collection, 2011
© Benoît Pype

Délicate, poétique, émouvante mais aussi conceptuelle et critique, l’œuvre de Pype comporte plusieurs niveaux de lecture et témoigne d’un sens de l’exposition qui la rend aussi accessible à l’amateur d’art qu’au spécialiste.

Source : Portraits, la galerie